- il y a 5 jours
- 6 min de lecture
Kronika Pickwickova klubu - Les Aventures de Monsieur Pickwick - Charles Dickens - illustré par Jiří Šalamoun (1935-2022), deux volumes, graphisme de Milan Kopřiva (1929-1999) - éditions Odéon, 1973.



Kronika Pickwickova klubu - Les Aventures de Monsieur Pickwick de Charles Dickens - illustré par Jiří Šalamoun (1935-2022), en deux volumes (76 dessins en couleurs et 128 dessins en noir), avec une conception graphique de Milan Kopřiva (1929-1999), publié aux éditions Odéon, 1973.
Ce livre est exceptionnel. Bien sûr par ses illustrations, mais surtout par cette relation rare entre dessin, graphisme, typographie, mise en page et fabrication. Ici, la forme ne vient jamais accompagner le texte : elle en fait partie. Tout semble pensé ensemble, dans une porosité constante entre fond et forme qui transforme l’ouvrage en objet intemporel.
Milan Kopřiva, graphiste majeur de l’édition tchèque, a collaboré avec Jiří Šalamoun sur de nombreux projets. Le duo n’en était pas à son premier livre : on les retrouve notamment autour de la Revue Smaragd, Pan Tau ou encore Poslední Mohikán. D’un ouvrage à l’autre, les styles semblent parfois radicalement différents, au point que l’on pourrait croire à plusieurs illustrateurs. Pourtant, quelque chose demeure immédiatement reconnaissable. Peut-être moins dans le trait lui-même que dans la manière dont Šalamoun entre en conversation avec le texte.
Son dessin peut paraître spontané, presque primitif par moments, mais il est toujours extrêmement construit. Chez lui, le récit ne passe pas uniquement par les personnages ou les scènes représentées : il traverse aussi les variations graphiques, les signes abstraits, les motifs, les symboles qui apparaissent, disparaissent et se métamorphosent au fil du texte. Dans Pickwick, ces éléments sont omniprésents. On y retrouve également son admiration pour Edward Lear, perceptible dans l’absurde discret des situations comme dans certaines déformations du réel.
Šalamoun ne cherche jamais à illustrer Dickens de manière descriptive. Son travail fonctionne plutôt comme une interprétation visuelle du roman, attentive à ses rythmes, à ses ruptures et à ses changements de ton. Le dessin devient une véritable lecture du texte. Les personnages, immédiatement reconnaissables, semblent surgir des journaux illustrés anglais de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe. Pourtant, très vite, quelque chose déraille : une posture étrange, une tête disproportionnée, un membre déformé, un détail absurde. Des objets insolites : clochettes, vêtements, boulets de canon qui reviennent comme des signes récurrents. Certaines figures rappellent même les planches scientifiques numérotées. Rien ici n’est décoratif. Chaque élément semble participer d’un dialogue permanent entre l’image et le texte.
Le rapport aux formes imprimées populaires anciennes joue d’ailleurs un rôle central dans cette approche. Šalamoun puise dans les chroniques illustrées du XIXe siècle, les gravures populaires ou certaines formes éditoriales (presse…) que le roman lui-même convoque. Cette attention au contexte visuel et culturel permet de restituer non seulement une époque, mais aussi une manière de raconter.
Dans Pickwick, le dessin change constamment de registre. Les lignes abondantes et mouvantes traduisent l’énergie burlesque du récit ; puis, soudain, apparaissent des passages plus sombres, presque inquiétants. Cette polarité visuelle entre humour, grotesque et mélancolie traverse une grande partie de l’œuvre de Šalamoun. La couleur elle-même joue un rôle fondamental : jamais simplement décorative, elle structure l’espace narratif et renforce les tensions du récit.
Jiří Šalamoun a étudié le dessin technique à l’École des Arts appliqués de Prague, et cette formation affleure régulièrement dans son travail. On la retrouve notamment dans les nombreuses références au vocabulaire technique, à travers la présence récurrente de l’élément « FIG », dont les explications ne sont pas renvoyées à une notice ou à une légende, mais intégrées directement au texte et à la lecture. Cette attention aux structures, aux systèmes de signes et aux modes de représentation participe pleinement de son langage graphique.
Mais chez Šalamoun, cette rigueur est constamment déplacée par l’humour, le non-sens, l’absurde et une liberté graphique très personnelle. Illustration et texte entretiennent alors une relation étroite : l’image ne répète jamais le récit, elle le prolonge, le déplace et en propose une lecture profondément singulière.
Si Jiří Šalamoun dialogue avec le texte par le dessin, Milan Kopřiva prolonge cette conversation à l’échelle même du livre. Car dans Kronika Pickwickova klubu, rien ne semble laissé au hasard. Chaque format, chaque rythme de page, chaque choix typographique ou matériel participe à la construction d’un véritable objet narratif.
Le livre paraît d’emblée imposant. Deux volumes, un grand format, presque un livre de bibliophilie. Un format classique, certes, mais rendu inhabituel par le poids du papier, par l’épaisseur des feuilles, par cette sensation matérielle très particulière que l’on éprouve dès qu’on le prend en main. Avant même d’ouvrir le livre, l’objet affirme déjà qu’il s’agit d’un « classique », d’un texte de référence. Mais ce sérieux apparent est immédiatement déplacé par l’univers graphique qui s’y déploie.
La couverture agit presque comme une une de presse. Au centre, un encadré recadre une partie du visage d’un personnage à l’expression particulièrement contrariée, peut-être Pickwick lui-même. Tout autour, des lignes, des cadres ouverts, des fragments graphiques, ainsi que les culs-de-lampe de certains chapitres annoncent déjà le mouvement du livre : le suspense, l’aventure, l’espièglerie, mais aussi une forme d’absurde.
Le nom de Dickens et le titre occupent l’espace dans une grande typographie ombrée, majestueuse, presque spectaculaire, qui évoque autant certaines affiches de cinéma que les grands titres de presse. Pourtant, cette monumentalité entre immédiatement en tension avec les petits dessins en noir et blanc dispersés sur la couverture et avec le cadrage étrange du personnage principal : un profil découpé, réduit à quelques éléments : un œil, un nez, une bouche, un poing levé. Tout ici oscille entre culture populaire et objet précieux, entre presse illustrée et livre de bibliophilie.
C’est précisément là que le dialogue entre Milan Kopřiva et Jiří Šalamoun devient passionnant. Kopřiva ne se contente pas d’accompagner les illustrations : il s’empare du travail de Šalamoun pour prolonger ses tensions graphiques à travers la maquette, les typographies, les rythmes de page et la fabrication elle-même. Le graphisme ne vient jamais encadrer le dessin ; il pense avec lui.
Cette attention se poursuit dans tout l’objet. Les couvertures embossées, une figure masculine pour le premier volume, une figure féminine pour le second qui rappellent immédiatement certains livres de bibliophilie. Les pages de garde, extrêmement décorées, ouvrent déjà le récit : scènes du quotidien, personnages, situations presque narratives accompagnent l’entrée dans le texte. Puis, à mesure que le livre avance, ces images semblent se transformer. Aux dernières pages apparaissent des éléments plus abstraits, mêlés à des figures de clowns tristes ou à cet enfant mangeant un gâteau. Comme si la narration graphique continuait silencieusement au-delà du texte lui-même.
Le début du livre est particulièrement frappant. Plusieurs pages se succèdent avant même l’apparition de la table des matières. Elles ne sont pas là pour « illustrer » au sens décoratif du terme : elles installent progressivement le lecteur dans l’univers du roman. Elles accompagnent l’entrée dans ce monument littéraire populaire en introduisant déjà ses décalages, son humour et son absurdité.
Les pages de présentation des chapitres (p. 15 à p. 19) sont, elles aussi, remarquables. Chacune est divisée verticalement en deux colonnes dans lesquelles s’enchaînent numéros, titres de chapitres et illustrations, dans une composition qui évoque les premières pages de journaux. Ce rapprochement avec la presse illustrée traverse tout le livre. Même les repères bibliographiques, les dictionnaires raisonnés des personnages ou les références, généralement relégués à la fin des éditions, apparaissent ici dès l’ouverture de l’ouvrage. Comme si tout devait immédiatement participer à la lecture et à la construction de l’univers du livre.
Chaque chapitre débute ensuite par un dessin encadré, surmonté d’un numéro qui évoque davantage une numérotation de maison qu’une simple pagination, pris entre deux lignes graphiques. Plus bas apparaît un cul-de-lampe lié au chapitre, sans numéro de page. Le dessin lui-même semble alors faire office de repère. La narration graphique remplace progressivement les systèmes habituels d’orientation du lecteur.
Ce qui frappe également, c’est la réapparition constante de certains motifs dessinés. Des éléments en noir et blanc reviennent plusieurs fois dans le livre, parfois agrandis, réduits, colorisés ou simplement déplacés. À chaque occurrence, ils semblent différents. On a l’impression de ne pas les avoir vus auparavant. Cette circulation discrète des formes enrichit le texte et crée une mémoire visuelle interne au livre.
Et puis il y a ce fameux cahier du premier tome, des pages 155 à 166. Tout le texte y est souligné par un profond trait noir. Longtemps, cette présence graphique peut sembler énigmatique. Pourtant, la réponse paraît finalement simple : il s’agit d’un carnet, de lignes d’écriture. Toute la puissance du dispositif tient justement dans cette évidence. Le graphisme ne vient pas illustrer l’idée du manuscrit ; il la matérialise physiquement dans la page. Ce chapitre XI, qui contient le Manuscrit d’un fou, pousse d’ailleurs le dessin vers quelque chose de presque halluciné. Les images qui l’accompagnent semblent alors basculer dans un autre régime graphique, plus instable, plus inquiet, comme si la maquette elle-même se laissait contaminer par le récit.
C’est sans doute là que réside la force de ce duo. Chez Šalamoun comme chez Kopřiva, le livre n’est jamais pensé comme une simple juxtaposition de texte, d’illustration et de graphisme. Chacun intervient dans l’espace de l’autre. Le dessin déborde dans la maquette ; la typographie devient narrative ; les pages de garde préparent déjà la fiction ; les objets et les signes circulent d’une page à l’autre comme des motifs récurrents. Cette manière de concevoir le livre comme un ensemble total explique probablement pourquoi Kronika Pickwickova klubu demeure aujourd’hui encore un objet si singulier. Non seulement une grande édition illustrée de Dickens, mais aussi une réflexion extrêmement libre et ambitieuse sur ce que peut être un livre.


























